LES FEMMES DANS L’HISTOIRE DE LA BIÈRE : UN VÉRITABLE « MALTRIARCAT »
Retour sur 4000 ans de brassage au féminin
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Voir le programmeAujourd’hui, l’image populaire de la bière est souvent associée à une esthétique masculine : barbes fournies, bras tatoués et camaraderie virile. Pourtant, si nous plongeons dans les racines de cette boisson plusieurs fois millénaire, nous découvrons une réalité tout autre. Pendant la majeure partie de l’histoire humaine, la bière n’était pas un produit industriel, mais un aliment de subsistance de base et domestique. Et dans la maison, qui régnait ? C’est la femme. Avec cet article, je t’invite à lever ton verre aux véritables pionnières du brassage, ces femmes qui ont transformé l’eau et le grain en or liquides, façonnant ainsi l’un des piliers de notre civilisation.
Texte de Sylvain Bouchard, sommelier en bières
De la Mésopotamie aux fourneaux médiévaux
Dès l’apparition des premières civilisations organisées, le brassage est une tâche sacrée confiée aux femmes.
- En Mésopotamie: Ninkasi est la déesse de la bière. Son nom signifie littéralement « celle qui remplit la bouche ».
- En Égypte : Hathor, déesse de la bière et Nephthys, protectrices de la bière, sont parmi les divinités les plus vénérées.
Jusqu’à la fin du Moyen Âge, la bière est un prolongement naturel de la cuisine. Riche en nutriments et plus sûre que l’eau souvent contaminée, elle est produite par la maîtresse de maison pour nourrir la famille.
- Europe du Nord et Scandinavie : Le brassage était quasi exclusivement réservé aux femmes durant tout le Moyen Âge. Les lois vikings ne permettaient qu'aux femmes de brasser l'Öl (ale). Des tombes de femmes de l'époque préviking contiennent d'ailleurs des équipements de brassage et de service.
Dans l'Europe préindustrielle, le terme « brewster » (forme féminine de brewer en Grande-Bretagne) désignait les femmes qui produisaient de la bière.
- Grande-Bretagne : Jusqu'au XVIe siècle, les femmes produisaient la majorité de l'ale consommée. À Faversham (Angleterre), en 1327, les 87 brasseurs de la ville étaient tous des femmes. Partout, les brewsters et les alewifes vendaient leur production dans la rue, les marchés et les tavernes et portaient souvent de hauts chapeaux pointus pour être repérées dans la foule. Seraient-elles les premières entrepreneures de l'économie locale ?

- Pays-Bas et Belgique (Flandres) : Dans les cités marchandes, lesbrewsters jouent un rôle économique majeur jusqu'au XVIIe siècle. Contrairement à d'autres pays où les guildes les excluaient, les veuves de brasseurs pouvaient hériter du droit de brasser.
- Allemagne et Europe Centrale : Le brassage domestique par la « Hausfrau » (femme au foyer) était la norme avant que les monastères et les guildes ne masculinisent la profession.
- Allemagne : Au XIIe siècle, la moniale Hildegarde de Bingen a marqué l'histoire de la bière en étant la première à documenter l'utilisation du houblon.
Qu’en est-il de la Nouvelle-France? Jusqu’à l’arrivée des Anglais en 1760, il n’y aura jamais de véritable activité commerciale brassicole rentable. Pourquoi? Parce que le colon et l’habitant consomment plus volontiers le bouillon (un liquide issu de la fermentation d’une boule de pâte à pain crue dans de l’eau fraîche) ou la bière d’épinette, tous deux « cuisinés » par leur épouse.
De brasseuse à sorcière
Un tournant s’opère à la fin du Moyen Âge, lorsque la bière devient une marchandise lucrative. Pour s'approprier ce marché en pleine expansion, les corporations de brasseurs masculines et l'Église ont orchestré une campagne de dénigrement sans précédent. On diabolisera les attributs des alewives : le grand chaudron, le balai (utilisé comme enseigne pour indiquer que la bière était prête) et même le chat (pour protéger le grain des rongeurs). L'iconographie de la sorcière moderne, chapeau pointu et fumées suspectes, est directement calquée sur celle de la brasseuse médiévale! En les accusant de sorcellerie ou de malhonnêteté, les hommes ont réussi à évincer les femmes du commerce public pour institutionnaliser la production dans des guildes exclusivement masculines et les monastères.
Les gardiennes des « Public Houses »
Malgré cette exclusion de la production commerciale, les femmes n'ont jamais quitté le paysage brassicole. En Angleterre, elles sont devenues les piliers des Public Houses (les fameux pubs). En tant que tenancières et hôtesses, elles ont créé des espaces de sociabilité essentiels. Ces femmes fortes géraient non seulement les stocks, mais aussi l'ordre et l'âme de ces établissements. Dans une société où l'espace public était souvent fermé aux femmes, la « Landlady » était une figure d'autorité respectée, une gardienne du lien social qui savait tenir tête aux clients les plus turbulents tout en veillant à la qualité des fûts servit.
Tiens tiens ! Comme Nanette Laloge (Florence Longpré) dans la série québécoise « Les pays d’en haut » ?
Les femmes et les microbrasseries
Il faut attendre la révolution des microbrasseries, pour voir les femmes reprendre progressivement les rênes des cuves. Au Québec, deux des quatre microbrasseries pionnières avaient des femmes à leur tête. C’est Peter McAuslan qui a donné son nom à la brasserie, mais c’est Ellen Bounsall, son épouse, qui a brassé la fameuse St-Ambroise. Et que dire de l’apport de Laura Urtnovski, co-fondatrice des Brasseurs du Nord et de la fameuse Boréale Rousse?

Aujourd'hui, elles sont maîtres-brasseuses, ingénieures chimistes ou propriétaires de brasseries artisanales. Cette « renaissance » n'est pas seulement un retour aux sources, c'est une explosion d'innovation. Les femmes apportent souvent une approche sensorielle fine, une attention méticuleuse à la durabilité et une volonté de briser les codes du marketing traditionnel pour rendre la bière inclusive et diversifiée.
L’héritage retrouvé des brasseuses
Il existe un parallèle frappant entre la bière et les femmes qui l'ont façonnée. La bière est une force tranquille : elle nécessite de la patience, de la résilience face aux fermentations capricieuses et une grande capacité d'adaptation. Comme les femmes inspirantes de notre histoire, la bière est complexe, nuancée et capable de rassembler les gens autour d'une table pour changer le monde.

La prochaine fois que vous dégusterez une pinte, souvenez-vous que chaque gorgée porte en elle l'héritage d’un savoir-faire féminin plusieurs fois millénaire.
Santé à toutes les brasseuses d’hier, d’aujourd’hui … et de demain !